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13 août 2012 1 13 /08 /août /2012 23:46

 

A Irène,  

Au moment suprême, t’es-tu revue, Marguerite en extase, chantant « Anges purs, anges radieux, portez mon âme au sein des Cieux ! », échappant à la fois à Faust et à Méphisto, qui te firent tant de mal ? T’es-tu éteinte doucement, apaisée, comme Mimi dans sa chambrette de « La Bohème », au bout d’une mélodie inachevée ? Ou as-tu regardé par ta fenêtre de La Baule, où l’océan ourle ses vagues vertes, t’envolant en pensée vers l’au-delà de l’horizon, pour retrouver la mer calmée que, toute jeune Butterfly, tu avais chantée au bord des larmes, lors du concours du conservatoire, provoquant celles du public, tendu à se rompre, emplissant la salle de l’Opéra d’Alger ?

 

Irène jaumillot1As-tu tout simplement revu le balcon de ton enfance et de ton adolescence, sous les terrasses ensoleillées de la rue Rovigo, où tu t’accoudais, partition en mains, puisant l’inspiration de ton chant dans la lumière incandescente qui montait de la mer, sur fond d’orchestre de sirènes de navires et de cris d’hirondelles ?

 

J’aime à penser à cette dernière vision, avant l’entrée dans le Grand Mystère, parce que je me dis qu’alors, tu auras peut-être revu, l’espace d’un éclair, la silhouette de ton voisin et ami d’enfance, là , tout près, sur le balcon d’à côté, contemplant le port, guettant l’arrivée du « Ville d’Oran », le départ du « Kairouan », un air d’opéra aux lèvres, accompagnant les voix d’or de Mario Lanza et de Tony Poncet, jaillies d’un tourne-disques complice, qu’il t’avait fait découvrir…J’aurais alors la consolation de t’avoir escortée, Irène, vers le Grand Théâtre de l’Eternité, dans le souvenir de ces années de bonheur indicible. Souviens-toi, tu avais commencé à m’initier aux techniques du chant, en me dirigeant vers des airs de ténor léger un peu trop « sucrés » à mon goût, mais qui étaient le passage obligé pour placer ma voix. Et moi, je t’avais entraînée, privilégiant toujours la force dramatique, sur une tessiture qui n’était pas la tienne, celle de Dalila, l’ensorceleuse, prenant Samson dans ses filets, avec son « Mon coeur s’ouvre à ta voix », et je t’avais donné la réplique : « Dalila, Dalila…Je t’aime !!! », en t’accompagnant au piano. Bien plus tard, on m’a dit que si ton cher professeur algérois nous avait surpris à cet instant, nous aurions eu droit à une vigoureuse remontrance ! Mais j’ai encore ces moments dans l’oreille, instants magiques fixés à jamais dans ma mémoire.

 

Je te précédais de trois petites années, moi l’enfant unique, et toi, avant-dernière en âge d’une ribambelle de frères et de sœurs. Toutes portes ouvertes sur notre palier accueillant, au dernier étage de notre perchoir des Tournants Rovigo, juste sous la terrasse de l’immeuble du 55, qui faisait de ce lieu comme notre domaine privé. C’était pour nous le domaine magique de nos jeux d’adolescents restés enfants.

Et puis, un jour, trop rapidement pour nous, mais à la mesure de ta carrière fulgurante, tu étais partie, auréolée de ce prestige qui semblait nimber Alger tout entière, en cette année 1958, et tu avais pris le chemin redoutable autant que glorieux de la Grande Capitale, et de son opéra imposant, t étant classée première à son concours d’entrée…Tu partais si loin de notre opéra d’oiseaux émergeant du square Bresson, au pied des rues en lacets qui montaient chez nous..Tu allais le conquérir instantanément, ce haut lieu de l’art lyrique, avec ses escouades de critiques, ses guetteurs de défaillances vocales, mais aussi sa salle à nulle autre pareille, qui en faisait un Temple.

 

 

Comme pourtant cela nous paraissait loin de notre jardin secret des hauts quartiers de la ville enchanteresse, creuset méditerranéen aux antipodes des splendeurs empesées des grands théâtres d’Europe…Mais, quelle fierté puis-je encore ressentir aujourd’hui, filtrant à travers mon chagrin, de te compter parmi les gloires de l’art lyrique français, en métropole comme à l’étranger, et de voir ton nom lié à jamais à tous ceux de nos compatriotes d’Algérie, d’Oran à Bône, des grandes villes de la côte comme des villes de l’intérieur, qui ont porté haut notre province, oui, ce que nous pensions naïvement être notre province, la faisant briller d’un éclat solaire, et contribuant à lui donner ses lettres de noblesse !

 

 

Ta disparition, Irène, est pour moi la seconde mort de l’Opéra d’Alger. Mais, tant qu’il me restera un souffle de vie, tu seras toujours en vie toi aussi, et avec nous, notre Opéra magique.

Et tu riras éternellement, Irène, de te voir si belle dans le miroir de notre enfance algéroise.

 

 

                                                                                                           Pierre 

                                                                                                                                                                                                          Octobre 1994,

Après avoir appris le décès d’Irène Jaumillot par un appel téléphonique de sa petite sœur, Marie-France

 


 

Irène jaumillot1"J’ai cette photo depuis Alger. Elle a été prise durant la belle saison, en milieu de journée: il y a comme des vapeurs de chaleur et une vibration de la lumière...Elle restitue cet univers solaire qui était le nôtre.

Elle représente Irène, alors âgée de 17 ans, au temps où elle était encore au Conservatoire d'Alger. Partition d'opéra en mains, Elle se trouve au balcon de la chambre de ses parents qui jouxtait notre salle à manger...Dans le flou ( involontairement artistique ? ) on voit la cascade des terrasses descendant vers la mer, la gare maritime - où se trouve , sur la gauche, un "Transat", qui devait être , soit le "Ville de Marseille", soit le "Ville de Tunis", deux " sister ships" absolument jumeaux...Et en arrière plan, une partie de la jetée Nord, où j'allais me baigner, l'été, avec les copains de lycée, aux Bains sportifs, près de la passe, cette jetée mythique qui a inspiré mon premier livre ( "D'une jetée l'autre" ), et qui accompagnera mes rêves jusqu'à ma dernière heure. Opéra, Eglise St-Augustin et Port d'Alger sont partie intégrante, que dis-je? sont l'essentiel de ma mythologie personnelle. Je viens de les évoquer encore dans mon dernier ouvrage : " l'Homme de Malte", paru le mois dernier, comme une sorte de Testament..

alger opéra

A propos, j'aime à qualifier le théâtre de l'opéra d'Alger " d'opéra d'oiseaux". La raison en est concrète : le théâtre se trouvait face au fameux square Bresson, où nichaient des milliers d'oiseaux, principalement des hirondelles et des martinets. Aux beaux jours, en fin de journée, ils faisaient un "concert" assourdissant, qui montait jusqu'à nos fenêtres....Je les ai encore dans l'oreille, associés aux sirènes des navires, au teuf-teuf des moteurs des chalutiers, au carillon de St-Augustin, et ....aux vocalises des artistes dans leurs loges, au théâtre, lorsque je le longeais...en m'attardant, en fin de matinée, en rentrant du lycée..C'était pour moi un lieu véritablement magique, qui m'attirait comme un aimant."


Pierre DIMECH  le 20 Juillet 2012

 

 

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12 août 2012 7 12 /08 /août /2012 12:46

Un petit album, rouge, à peine plus grand qu’un format « carte postale », portant un titre gravé en lettres « argent » : «   Souvenirs d’Alger & Environs ». Le temps inverse son cours, reprenant la route d’un paysage paisible, de barques à voile latine se reflétant dans l’eau du port, aux allées plantées d’eucalyptus et de ficus, où vaquent des passants nonchalants, messieurs en canotiers et dames à jupes longues, côtoyant burnous et voiles blancs…Une atmosphère de Sud , de Sud d’avant les drames. Les Américains ont pour cela une expression d’origine…Latine : «  Antebellum ». Mais au passage, l’arrivé de cet album, que je n’avais pas à Alger – je n’avais RIEN à Alger, rien de cet ordre, me rappelle le début des années 70, et la fièvre de recherches qui s’était emparée de moi. Pour renouer le lien rompu, relancer l’amarre  arrachée. De brocantes en marchés aux puces.  Mais, il y a autre chose : dans sa double page centrale, cet album exhibe une photo panoramique d’Alger. Or, c’est un exemplaire de cette photo que j’ai trouvé à Malte en 1966 chez des particuliers qui, par cet indice, se sont révélés être de ma famille, descendant de ceux qui n’avaient pas émigré. Ce petit carnet rouge illustre pour moi ma double fidélité, à l’Algérie de ma naissance et de ma jeunesse, et à Malte de mes ancêtres.

 

  Petit album rouge  

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10 août 2012 5 10 /08 /août /2012 19:06

Un numéro historique

 

 

LA MALLE AUX SOUVENIRS
A défaut de grenier, ma documentation s'insinue partout dans chaque pièce de la maison, telle les tentacules d'un poulpe géant, sans doute ce poulpe dont Jean-Pax Mefret chante qu'il n'est pas cuit, en une image allégorique de notre peuple. Dans ce capharnaüm, si en général je ne trouve pas ce que je cherche, il m'arrive de trouver ce que je ne cherche pas. C'est ainsi que m'est tombé fortuitement entre les mains ce numéro de "Paris-Match". Avec des images qui aujourd'hui nous semblent nous parvenir d'une autre planète, voire d'une autre galaxie, même si on peut y repérer dans la foule ce petit jeune qui était nous.
Je ne vais pas refaire l'histoire de Mai 58. Elle n'est que trop connue (encore que...), et, pour tout dire, je n'en ai guère envie, à la fois par le souvenir de la folle euphorie qui s'était emparée de nous, et de l'inexorable poison qui s'était instillé progressivement en nous. Ainsi, à la colère s'ajoute la honte.
Alors, pourquoi ces photos, ici ? Parce que le printemps qu'elles révèlent était si lumineux, et Alger si insolemment belle.


 

Paris-match Lien Paris-match

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9 juin 2012 6 09 /06 /juin /2012 20:17

Extraits du livre de Pierre DIMECH

D'UNE JETEE L'AUTRE   (Ed Curutchet,1997)

 

5ème Cycle : MARIAGES

 

 

Pourquoi le soleil est-il noir ? Pourquoi ses rayons sont-ils des lances, qui plongent dans les chairs meurtries ? Pourquoi regarder le ciel donne-t-il le vertige ? Pourquoi la mer paraît-elle morte, de sel, de plomb, de néant ? Il pleut du soufre, et l’air se raréfie sous les relents de la mort.

Il y a des gratte-ciel de cartons, des pyramides de valises, des caravanes de zombies, qui traversent l’esplanade des quais, dans un nuage de mouches. De temps à autre, la banderille d’une cascade de youyous.

La ville, frappée, battue, rouée de coups de toutes parts, lynchée, broyée, hachée, percée de javelots et de balles de 12,7, explosée, étrillée, éventrée, égorgée, étouffée, malaxée, passée à la moulinette, triturée, griffée, lacérée, déchirée, vomit enfin son sang humain.

Des yeux sans visage, des visages sans regard, des bouches muettes, des phrases atones, des silences hurlants, des mains qui tremblent chez les jeunes, des rigidités d’éternité chez les vieux, et la gravité tragique des gosses. La ville rompue laisse échapper le flot de sa vie avec les enfants de ses bâtisseurs, au confluent de toutes les souffrances de cette Terre écartelée, dont les routes sèches de l’été torride sont irriguées des colonnes aveugles des réfugiés en partance.

Juin finissant, les blés sont fauchés, et le romarin dans les jardins. Hier, Marcel est retourné à la plage, déserte sous la lumière opaque d’un soleil absurde, qui n’éclaire que le désastre. Il est entré dans la mer pour renouveler son baptême filial, s’aspergeant lentement, en ablution rituelle. Il a rempli un petit gobelet de métal, dont il a soigneusement revissé le couvercle. Puis, une fois sorti de l’eau, sans se sécher – mais, en plus, il faisait si chaud ! – il emplit un second gobelet, identique au premier, le gorgeant cette fois du sable de la plage. Et il s’en alla.

Midi, sur les quais, et la chenille funèbre de la foule. C’est aujourd’hui le dernier jour. Demain, tout va s’achever. Le navire est là, rassurant avec sa cheminée massive, noire et rouge,  sa longue plage arrière, déjà noire de monde. Il y a aussi, semble-t-il,  des gens qui se sont installés dans les canots de sauvetage. Ceux-là vivent pleinement leur naufrage.

 Port d'Alger

Marcel n’aurait eu aucune chance de monter à bord si, en un mouvement qui s’assimilait à une intense panique, une partie de ceux qui le précédaient ne s’était soudain ruée dans une direction opposée, alors qu’un antique paquebot des Messageries entrait dans le port – on entendait distinctement le halètement poussif de ses machines asthmatiques – et se dirigeait vers la nouvelle gare maritime.  L’Athos 2 avait sillonnée toutes les mers, entre Marseille et Saïgon, et après avoir fait franchir les océans tropicaux à des régiments entiers de soldats d’Indochine, il était devenu le lent transport des pèlerins vers les touffeurs de La Mecque. On revoyait sa silhouette noire, aux deux très hautes cheminées cylindriques, couverte de turbans, qui se confondaient avec l’escorte  de mouettes qui l’entouraient de leur jacassante sollicitude. Et voilà qu’une autre foule l’attendait, non pour un pèlerinage, mais pour un Chemin de Croix.

 Hagard, ce en quoi il ne se distinguait guère de son entourage, Marcel Xuereb jouait les soldats de plomb sur la pierre marbrée des quais, qui avait été extraite autrefois  d’une carrière de Cassis, entaillant une calanque. Machinalement, il comptait les brindilles d’herbe sèche qui poussaient entre les dalles pavées, avec une minutie surréaliste. Une sirène retentit, provoquant l’effroi dans la foule : le Ville d’Alger n’allait-il pas larguer les amarres ? Marcel se fit rassurant auprès de ceux qui eurent la force de concentrer leur attention l’espace de quelques secondes ;  en fait, un nouveau navire se présentait devant la passe :  l’El-Mansour, de la Mixte. Celui-là partirait vers Port-Vendres !  Il y eut un nouveau remue-ménage, quelques cris, un sanglot convulsif. «  Maman, hurla un gosse, je veux retourner à la maison !... ». «  Y en a plus ! C’est fini ! » éructa une voix qui avait du être féminine.  « C’est pas vrai, elle est là ! » reprit le gosse de plus belle, et martela-t-il, en pointant son doigt vers les façades hermétiques qui contemplaient la baie à travers leurs fenêtres ouvertes. Une gifle claqua dans l’air sec, comme un pétard, et le silence retomba, comme la pierre d’un sépulcre. Il y eut à peine un léger mouvement de foule : la mère s’était évanouie.

«  Il faut la transporter à l’ombre » fit quelqu’un. « Mieux pour elle qu’elle meure ici ! » fit une voix terrible, à l’accent alourdi par l’appel du néant.

Le ville d'Alger

Quelques heures après, Marcel se retrouva sur la fameuse plage arrière. Il ne reconnaissait plus le paquebot qui l’avait ramené de Marseille, après de studieuses vacances en Italie, suite à un mois de cours dans une Université de Toscane. Automate au mécanisme cassé, il dodelinait de la tête, de gauche à droite, de droite à gauche, buvant instinctivement le panorama de la ville. Il avait perdu le contact avec ses amis de fac ulté depuis des mois. Sa famille partait en lambeaux, en de multiples directions. Il avait mis ses parents à l’avion, un soir, juste après les accords Susini-Mostéfaï. «  Les Accords… »  Décidément, l’Algérie française expirait, veillée de tous côtés par des « accords »…Son père n’avait pas voulu être là. Il était parti, furieux, tirant sa mère par la main comme on fait d’une écolière. Lui, Marcel, était resté. Il avait encore à faire, ne serait-ce qu’à  accompagner sa ville dans ses derniers moments, avec compassion. Il se préparait à un deuil profond, total.  Il partait brisé, seul, sans amour compensateur.

 

Il n’avait plus revu la perfide Anne-Marie, qu’il pensait partie dans sa famille d’Arzew. Cela faisait des mois. Décidément, sa mère avait bien fait les choses. La rupture avait été douloureuse, irrattrapable. Il ne pouvait s’empêcher d’admirer celle qui lui avait fait du mal, parce qu’elle avait fait preuve d’énergie, de rage et, somme toute, de dignité. Elle l’avait abattu avant de risquer d’être abandonnée, ou mise en réserve, en attendant que madame Xuereb veuille bien se départir de son hostilité. Et il se disait qu’il avait été lâche, imprévoyant, irrésolu. Il n’avait pas réagi en adulte. Il n’avait su que gémir. Sa réaction avait été bien trop tardive. On voit bien où menaient les réactions tardives…

 

Un éclat de rire le fit sursauter, claquant avec indécence dans le silence pétrifié. Un éclair de vie, une lueur narquoise, dans sa brièveté stridente. Qui pouvait donc briser ainsi le mur d’une muette lamentation ? Il se retourna,  frémissant déjà, car il avait cru reconnaître la voix iconoclaste… Il devint pâle comme la mort, tremblant comme l’oisillon, au bord du malaise : à quelques pas de lui, à travers les silhouettes comiquement hivernales des futurs exilés en ce plein été de plomb, Anne-Marie Calleja faisait de grands signes à une petite fille restée sur la terrasse de la Transat, qui lui faisait des grimaces. Le spectacle était hallucinant. En un instant de feu, tout avait basculé, le décor funèbre s’était désintégré, la mort elle-même paraissait avoir été jetée dans l’eau gluante du port, avec les détritus. Qui avait osé?  Elle !!! Elle était fantastique. C’était elle, la vraie rebelle. Elle était la Vie. Elle se moquait éperdument de tout. Elle était, c’est tout. Il l’adora, comme un fou. Il aurait voulu hurler, applaudir, crier : « Bis ! » ou « Ris encore ! »…Il fonça, bousculant quelques zombies qui, eux, n’avaient pas entendu l’appel de la sirène magique. Il bondit, crut planer dans les airs, délivré de la pesanteur, délivré de sa peur, délivré de son chagrin.

 

Il atterrit devant elle, qui resta médusée, clouée sur place. Elle ne riait plus, ne regardait plus la petite fille. Elle avait devant elle un feu follet, un lutin, un arlequin, un fou chantant, un revenant. Il était métamorphosé, les yeux hors de la tête. Il tremblait, bouche ouverte, proférant des sons inaudibles.

Soudain, brutale à faire hurler les foules nerveuses, la sirène du Ville d’Alger retentit, crevant les tympans, couvrant les voix, sidérant hommes et animaux (il y avait plein de chiens, quelques chats, enfermés dans leurs cages, là-haut, au-dessus du pont des embarcations).

 

« Je t’aime !!! Veux-tu m’épouser !!! » Les mots furent lancés en un cri bestial, raque, en écho au tintamarre assourdissant de la sirène, qui résonnait encore dans les oreilles en vibration. Ce fut au tour d’Anne-Marie d’être frappée de stupeur. Marcel la tenait frénétiquement, accroché à elle comme au bastingage, la secouant convulsivement. Elle eut presque peur. N’était-il pas devenu fou ? N’allait-il pas la faire basculer par-dessus bord ?....

 

Le navire accuAgenda2sait maintenant une forte gite, en prenant le virage de la balise signalant l’entrée de l’avant-port. Elle chercha ins tinctivement une diversion. Son regard passa par-dessus l’épaule de Marcel, et soudain se fixa, comme hypno tisé, sur une masse noire qui surgissait à ce moment-là du pont-promenade vitré. C’était un prêtre, boitant bien que dans la force de l’âge, et arborant sur sa soutane croix de guerre et médaille militaire. Elle eut un éb louiss ement. Anne-Marie n’était certes pas une catholique fervente, ni même pratiquante. Elle avait tenu sur les religieux et religieuses des propos qui avaient choqué Marcel plus d’une fois, par leur hostilité et plus encore par leur désinvolture narquoise, moqueurs tout autant que cinglants . Mais là, sur ce bateau de l’exode, après le choc qu’elle venait juste de subir en retrouvant soudain

Marcel devant elle, alors qu‘elle l’avait cru parti étudier en Métropole après la fin houleuse de leur liaison, et en l’entendant vociférer ce cri d’amour, aux frontières de l’exaltation démentielle, assortis instantanément d’une demande en mariage, voir immédiatement après ce prêtre, l’homme des sacrements, symbole du mariage, voilà qui lui apparaissait comme un Signe. Même sans être particulièrement superstitieuse, l’enchaînement des faits en quelques poignées de secondes, dans la fanfare lugubre du dernier départ, pour le dernier Adieu à cette Terre natale, à cette Ville fabuleuse, pour le saut dans l’Inconnu hostile, tout cela la bouleversait au-delà des apparences. Mais elle reprit de la force, de cette force qui jamais ne l’abandonnait. Elle lui posa une question-piège, une question, à la vérité, essentielle : « Où est donc ta mère ? » ( elle ne dit pas : « où sont tes parents ? » mais : « où est ta mère ? » La nuance est capitale). Il répondit d’un haussement d’épaules, lui montrant l’horizon nord, d’un geste vague et dissuasif.

« Regarde ! », fit-elle alors, attirant son attention sur le prêtre, qui maintenant lisait son bréviaire au soleil, non loin des cages à chiens. Il eut conscience que c’était là la rAgenda1éponse de la belle. Il crut exploser.

La prenant par la main, dont il retrouva avec délice la consistance, inscrite dans sa mémoire tactile, il l’entraîna vers le pont supérieur. Ils furent bientôt devant le religieux, debout et en silence. Celui-ci leva la tête, les jaugea d’un œil extraordinairement scrutateur, et leur dit, d’une voix mi-bourrue, mi-amusée : «  Vous souhaitez peut-être vous confesser ? »

. «  Non, mon Père, nous voulons simplement que vous nous mariiez ».

« Mais, êtes-vous déjà mariés ?...J’entends par là, mariés devant monsieur le Maire ? »

« Mon Père, il n’ya plus de pays d’Algérie. L’Algérie, elle est ici, sur ce bateau. Il n’y a  plus de France, parce que, s’il y avait encore une France, on ne serait pas là, sur ce bateau. Il n’y a plus de loi, parce que, s’il y avait une loi, nous serions encore chez nous, avec nos droits et devoirs de citoyens. Il n’y a plus d’Etat-civil, plus d’Officier d’Etat-civil…Il n’y a plus rien, mon Père, parce que, s’il devait rester  quelque chose de ce pays, ce serait dans les prisons qu’il faudrait le chercher, sans parler des cimetières. Il n’y a que ce bateau, mon Père, et vous sur ce bateau, face à nous. Nous sommes les derniers fiancés de l’Algérie, de Notre Algérie, mon Père, et nous serons les mariés de l’au-dessus de l’abîme, parce qu’on ne peut plus nous marier en Algérie française, et que nous n’avons que faire d’un mariage en terre française sans Algérie.

Il n’y a plus de loi civile, parce qu’il n’y a pas de Droit. Il y a une loi religieuse, parce qu’il y a Dieu, et qu’il ne reste que Lui…Alors, mon Père, mariez-nous, ou sinon, c’est Neptune qui nous mariera » ; Et son doigt désigna le sillage bouillonnant, tandis que, là-bas, Alger s’estompait dans la brume de chaleur.

 

Anne-Marie était muette et méconnaissable. La fière amazone regardait Marcel avec une indicible admiration. Elle retrouvait ce fier voisin un peu timide, ombrageux, assez exalté, dont elle avait recherché la compagnie, et dont elle guettait l’apparition à la fenêtre, il y avait quatre ans de cela…Le fils malheureux mais docile, qu’elle avait méprisé jusqu’à vouloir l’anéantir, avait disparu. A cet instant, elle l’aima.

 

L’Abbé Victor Portacelli, joli nom, prédestiné , pour un ecclésiastique, fut frappé par la fougue de son interlocuteur. Ce n’était certes pas un homme à être facilement impressionné. Sa pratique des milieux du bled, des militaires, des hommes de la brousse et des routes du sud, venus de tous les horizons de la Méditerranée – lui-même était italien du sud , mâtiné de sicilien, par ses origines – l’avait blindé d’une puissante carapace. Sa bravoure personnelle, qui lui avait valu ses décorations qu’il portait fièrement, avec une pointe de provocation arrogante en ces temps de guerre civile franco-française, lui permettait de faire face aux situations les plus délicates, voire les plus scabreuses. Il comprit tout d’abord le tragique de la détermination de Marcel , et , finement, ne chercha pas à la contrarier de front. Puis, il se dit aue le raisonnement tenu par le jeune homme, pour excessif qu’il fût, correspondait à la stricte réalité. C’était  en vérité la situation que leur était faite à eux tous, en cette terre d’Algérie, qui était excessive, et excessivement injuste. Enfin, même s’il encourait de théoriques sanctions ( car, à tout le moins, il aurait du informer le commandant du navire de ce qui lui était réclamé, et attendre ses instructions, mais de cela  il avait deviné que les jeunes gens n’en voudraient point…et lui-même non plus, d’ailleurs ! donc, la cause était entendue ) il pourrait toujours arguer qu’à situation exceptionnelle , solution exceptionnelle, et que, en quelque sorte, il allait officier pour des personnes en péril de mort, pour les en sauver. Quant à sa hiérarchie… » Au diable ! »  se dit-il, se surprenant à jurer, mais là aussi, c’était une situation exceptionnelle, avec ces évêques, ,pasteurs qui abandonnaient leurs brebis, et qui n’étaient plus les « defensor civitatis » qu’ils n’auraient jamais du cesser d’être…

Sous la bénédiction du prêtre, Marcel passa l’anneau de chanvre au doigt d’Anne-Marie, puis enfila le sien, en serrant très fort. Il pensa soudain au mariage de Roméo et Juliette, sans cérémonie autre que religieuse, et naturellement, sans témoin. A  ce moment-là, il eut la sensation qu’ils étaient observés.  Il se retourna brusquement, et constata qu’un chien – un jeune berger allemand -  était sorti de son chenil, et les regardait, à distance respectueuse. Eh bien, ils avaient un témoin !  Aux yeux des autres, ceux de là-bas, de l’autre côté de l’horizon nord, n’étaient-ils pas considérés comme des chiens ?  Alors…..

  Agenda

Ils échangèrent leurs consentements dans une grande bourrasque de vent, qui déchira soudain la brume de chaleur. Le prêtre mit sa main dans leurs mains droites jointes. «  Que Notre-Dame d’Afrique vous garde ! » dit-il, en guise de bénédiction finale.   «  Pourquoi ne nous a-t-elle pas gardés là-bas ? » demanda Anne-Marie, dont l’esprit caustique tendait à se réveiller, après la torpeur de ces longues et fantasmagoriques dizaines de minutes. «  Le Ciel n’a pas pour habitude de subir des interrogatoires ! » répondit le prêtre, avec  une sobre gravité. « Mais Il comprend vos souffrances… » ajouta-t-il, avec un tremblement dans la voix.

 

Marcel s’était retourné. Il ne put réprimer un douloureux sursaut. La côte avait disparu. Elle s’était liquéfiée dans la lumière, redevenue limpide. Alger n’était plus. Il sentit le pont du navire se dérober sous lui, et il glissa lentement, comme dans un cauchemar. Une poigne de fer le retint.   « Va vers ton épouse ! », lui conseilla d’une voix ferme le Père Portacelli. «  C’est désormais elle, ta patrie ».

 

Ni lui ni elle n’avaient pu avoir de cabine en montant à bord, et après, avec leur rencontre et leur mariage-éclair, ils n’avaient pas pensé à la question. Que feraient-ils, le soir venu ?  Même durant les nuits d’été, il est impossible de rester sue le pont, à découvert, dans le vent et le froid humide qui transpercent les vêtements. Le prêtre avait disparu dans les coursives. Ils ne devraient pas le revoir avant la fin de la traversée, et encore ils ne feraient que l’apercevoir, loin devant eux, franchissant la passerelle reliant le navire au quai de la Joliette. Ils errèrent à travers les salons, retinrent quand même leur place pour le repas du soir. Un marin vint alors à leur rencontre, et leur remit sans commentaire un billet, morceau de papier sur lequel était marqué un numéro de cabine, en première classe. Le soir venu, ils s’y rendirent. Elle était inoccupée. C’était une cabine à une place. Au moment de défaire le drap d e la couchette, ils trouvèrent un billet, manifestement à leur intention. il était écrit sur le même papier que celui qu’on leur avait remis.

cathedrale notre dame d afrique alger«  Que Notre-Dame d'Afrique vous garde, oui, et désormais, que Notre-Dame de la Garde prenne son relais ».

Le billet n’était pas signé. Seule une croix  avait été tracée sous l’invocationnotre dame de la garde marseille2.

 

Ils passèrent leur nuit de noces sur le navire de l’Exode, mariés devant Dieu sinon devant les hommes, entre deux mondes, dans la cabine de celui qui n’était apparu que pour les réunir, envers et contre tout, entre ciel et mer, entre vie et mort, entre ordre et révolte. Marcel ne fut pas loin d’y voir une intervention angélique, une épée de feu à la main. 


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