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ARTICLE DE PIERRE DIMECH DANS LE JOURNAL "PRESENT"

 

 

1971, la France, « veuve » récente, se recentre douillettement sur son jardin hexagonal, entrée dans l’ère néo-Louis philipparde incarnée par Pompidou et Poher. Son environnement européen est alors fait de charbon et- d’acier, et l’Ami américain, même rejeté par « l’époux » défunt, s’occupe du reste du monde. Les plages méditerranéennes ne comptent que des baigneurs de congés payés, et il fallait être un visionnaire pour prophétiser qu’une partie du monde se mettrait un jour en mouvement et en ferait une ligne de front. Après tout, l’OTAN, dont on était sortis, ne veillait-il pas sur notre flanc Sud, jusqu’aux portes du Bosphore ?

 

C’est alors que sur les téléscripteurs, crépite la nouvelle d’une élection législative remportée à Malte par le Labour Party – les socialistes locaux – ayant à leur tête un certain Dom Mintoff. Voilà qui, sur le moment, n’émeut guère dans la patrie de maintes gloires de l’Ordre de Malte. Cette île au loin qui n’est pas une « désirade » - mais ce n’est pas à elle que pensait Apollinaire – n’a pas, en France, de consistance particulière, et pour un peu, on la prendrait encore pour une possession des Chevaliers de la « Religion », comme une Principauté oubliée., Au fait,  ce « Dom » Mintoff ne serait-il pas un Père Abbé ayant pris le pouvoir politique à la faveur des urnes ?,D’ailleurs, non loin de là, mais encore plus loin de l’hexagone, il y a Chypre et son célèbre et redoutable Archevêque Makarios ?   

 

domMais voilà, « Dom », c’est seulement le diminutif de « Dominik », et celui qui porte ce prénom n’a rien d’un Bénédictin. On va s’en apercevoir sur le champ, en apprenant que le premier acte du nouveau dirigeant de Malte – dont on ignore alors les pouvoirs constitutionnels – vient de chasser le représentant de l’OTAN , qui, circonstance aggravante, est l’amiral italien Birindelli, et que, à sa suite, devra partir rapidement le personnel occupant les imposants locaux situés à Floriana, aux portes de La Valette, qui seront fermés, avant d’être affectés à d’autres destinations. Or, Malte était jusque là une place forte de l’OTAN pour tout le sud de la Méditerranée, dépendant directement du Haut Etat-Major de Naples. Lors des mes deux premiers voyages dans l’île de mes ancêtres, en 1966 et 1967, j’avais eu le loisir de  naviguer sur les eaux profondes du Grand Port dans ces jolies barques colorées qui par leur forme évoquent les gondoles vénitiennes, au milieu des unités de la VI ème Flotte US ancrées là comme à demeure.

 

Va alors commencer une double campagne – au sens militaire du terme – menée par Dom Mintoff et son équipe, au grand dam du Gouverneur britannique de l’île, laquelle est pourtant indépendante depuis quelques années – depuis le 21 septembre 1964 pour être précis– mais restant encore sous la tutelle de l’ancienne puissance souveraine. De fait, Malte, membre du Commonwealth, fait toujours partie, à cette époque, de la Couronne  britannique, et le Gouverneur, qui n’est plus un dirigeant, a le rôle honorifique de représenter personnellement Sa Gracieuse Majesté Elisabeth II.

 

D’une part, action sur le plan interne, Nous y reviendrons plus loin. Mais, parallèlement, action spectaculaire sur le plan international, dans la foulée de l’expulsion brutale de l’OTAN. C’est cela qui va faire accéder Malte à la Une des journaux, une Malte incarnée pour le meilleur  et pour le pire (selon les camps : on est alors en pleine guerre froide) dans son bouillant autant que rusé Premier Ministre, issu d’une consultation tout ce qu’il y a de plus démocratique, sur le modèle anglais jusqu’au bipartisme et au mode de scrutin.

 

Vue de l’étranger, la question qui se pose est à la fois brûlante et simple : On est en pleine guerre froide entre deux empires colossaux: l’Empire américain, avec son prolongement en Europe de l’Ouest, et l’Empire soviétique, et ses nombreux « satellites » de par le monde. Comme sur un ring. Et autour, ce qu’on appelle alors « le Tiers-Monde », inventaire à la Prévert de « Non-alignés », et de « sous-développés »  Soudain, notamment en France, on se penche sur les « Atlas » pour y chercher Malte. On découvre ce point sur les cartes. Quelques souvenirs d’Histoire, non  alors tombée dans oubliettes, remontent à la surface. Et là, c’est l’unanimité dans la Grosse Presse. On ne va pas jusqu’à s’écrier : «  Comment peut-on être Maltais ? » mais c’est tout comme. Malte, chez tous les commentateurs, n’a pas, ne peut pas avoir d’existence propre. Son nouvel « homme fort », au nom bizarre, ne va faire qu’amuser les Grands Acteurs de la scène internationale, avant de vite passer à la trappe en rentrant dans le rang.. Son pays est donc au mieux un objet, mais vite, on s’aperçoit que l’affaire est plus sérieuse qu’il n’en paraît. Dom Mintoff se révèle être un vrai trublion. On fait preuve alors, y compris chez les plus « progressistes », la belle gauche germanoprataine,  de condescendance, voire de mépris affiché, envers cette île au milieu de nulle part, et ce peuple de Lilliput : cela se traduit part une surenchère de titres racoleurs, tels : «  Strip-poker à Malte », « Malte aux enchères », et même, le plus insultant : « Malte, une île à vendre ». J’en passe, et des pires.

 

 

On reste ainsi, faut-il le dire, à la surface des choses. On ignore que Malte s’est forgée une âme de nation au fil d’un histoire mouvementée, qui l’a vue être constamment soumise à des puissances étrangères, mais qu’elle a considérablement évolué en profondeur durant les 278 années de présence des Chevaliers de Saint-Jean, à qui elle a donné son nom, mais lesquels, en retour, en se conduisant comme des Chefs d’Etat, ont inconsciemment donné naissance à son identité nationale, dans un territoire minuscule, faisant d’elle l’exemple vivant de modèle de « Cité-Etat » brillamment dégagé par Fustel de Coulanges pour les Cités antiques. 

 

Mais, les Maltais, et au premier rang d’entre eux, Dom Mintoff, sont conscients de cette double réalité ; conscients aussi du poids stratégique que leur île a toujours représenté au cours de l’Histoire, notamment depuis le Grand Siège de 1565, face à l’Ogre turc , jusqu’à la toute récente conflagration mondiale, dont ils ont subi , dans leur chair, les conséquences tragiques…Dom Mintoff est certes le leader du Labour, donc un Socialiste, mais, il est aussi, de tempérament, et de formation universitaire britannique, un pragmatique. Il sait qu’il est pris en tenailles entre deux Géants, qu’il ne peut strictement rien par lui-même, et que donc sa seule marge de manœuvre consiste à faire en sorte que ces forces antagonistes, qui lorgnent vers Malte avec gourmandise, se neutralisent elles-mêmes.  Il a compris que si, à l’ère des fusées intercontinentales, doublée de l’apparition des satellites dans l’espace, Malte ne peut plus jouer son rôle séculaire de verrou entre les deux Méditerranées, orientale et occidentale, ni entre le Nord continental européen et le Sud africain, chacun des protagonistes, de par son comportement, montre qu’à l’évidence, il entend interdire à son adversaire la main mise sur l’île. Justement à raison de la possibilité qu’il y a d’y installer des rampes de lancement.

 

Mais, comment échapper aux « Deux Grands », quand on est si petit, en restant tout seul, et sans tomber chez les autres, jugés moins dangereux ? Mintoff ne va pas tarder à regarder du côté du Tiers Monde, drapé dans la bannière de la neutralité. Mais en fait, ces Neutralistes sont à la vraie Neutralité ce que les Ecologistes sont à la véritable Ecologie. Eux aussi, ont des appétits. Comme faire vite de Malte un nouveau pion sur l’échiquier, dans leur lutte ouverte contre l’Occident ? Et, pris dans le tourbillon de contacts qui lui paraissent renforcer sa stature internationale, il va s’engager avec frénésie sur cette pente glissante et dangereuse. Limitant la neutralité à l’absence d’action militaire, s’il refuse catégoriquement d’ouvrir l’accès de la base navale que constitue Malte à la flotte soviétique, il accueille avec enthousiasme l’arrivée massive de « diplomates » et autres « ingénieurs » chinois.  Mais surtout, va s’ouvrir la période d’une véritable « idylle » avec le voisin lybien. Entre Khadafi et Mintoff un dialogue s’instaure, ponctué rapidement d’une présence spectaculaire des Lybiens à Malte : une Ambassade dans un bâtiment de prestige, face au Palais présidentiel, et au personnel pléthorique ( jusqu’à 300 personnes !) , la construction d’une mosquée, l’introduction de la langue arabe dans l’ Enseignement, et jusqu’à un « folklore » douteux autant que significatif, comme la substitution de la couleur verte aux couleurs variées d’alors pour peindre les carrosseries des célèbres autobus maltais, et, plus encore, l’édition de nouveaux passeports maltais, également sous couverture verte, donnent le ton d’une dérive qui va provoquer une vague de réprobation et surtout d’inquiétude à Malte. Les Maltais se demandent s’ils ne sont pas tombés de Charybde en Scylla, et en passe de devenir une colonie lybienne…L’ombre verte de l’Islam se profile, réveillant l’inconscient collectif…Pourtant, de façon un peu confuse, l’idylle va connaître une crise sourde, à base semble-t-il, de querelles d’intérêts sur l’exploration, à des fins pétrolières, des fonds marins situés entre Malte et la Lybie, distantes seulement de 300 kilomètres l’une de l‘autre.

 

L’explication est plausible. Mais il en est une autre, qui n’a pas eu grand écho, en France du moins, qui a figuré à l’époque dans le périodique  «  Jeune Afrique »  Dans sa mégalomanie galopante, mais aussi, sur la base de tous les «  signes » donnés par Mintoff, le Maître de Tripoli a estimé venu le moment d’exiger de son voisin maltais un geste, cette fois décisif, d’ouverture de Malte à son « Grand Frère »  d’Afrique et Musulman,. Mintoff a donc été convoqué devant l’Assemblée Populaire lybienne, afin de passer à la concrétisation de ce rapprochement avec l’Islam, et donc faire entrer Malte en état de dhimmitude. Et là, Mintoff, se rappelant sans doute à cet instant crucial, que, bien que socialiste tiers-mondiste, en lutte ouverte avec l’église maltaise, il n’en était pas moins catholique, Chef du Gouvernement d’un Pays catholique, a refusé tout net « l’invitation » et ce qu’elle sous-entendait.

 

Revenons à Malte même. Parallèlement à sa politique extérieure qui lui confèrera une notoriété douteuse, et en tous cas, contestable, bien qu’à nuancer, la mission essentielle de Mintoff se place tout naturellement au niveau du quotidien des Maltais.. Et sur ce plan comme sur l’autre,  la réalité n’est pas monolithique. Comme on dit : tout n’est pas blanc ou noir.

Mintoff aime son pays. Il aime ses concitoyens. Il veut les sortir de la misère de beaucoup, il veut développer l’instruction. Il veut leur donner la fierté d’être eux-mêmes. Ce programme, au fond, n’est ni de droite ni de gauche. Enfin, il ne devrait pas l’être. Mais, tout est dans la méthode. Le socialiste qui est en lui va lui faire viser certaines catégories de ses concitoyens, ceux de la « haute bourgeoisie », riches, certes, mais peu nombreux, et donc, par osmose, ceux de la classe moyenne. Dans cette logique, il va s’en prendre aux professions libérales. Surprenant, pour l’architecte de profession qu’il est. Il va finir par provoquer un début de « fuite des cerveaux », notamment chez les médecins, nombreux à Malte, qui possède par tradition héritée des Chevaliers, un système de santé remarquable. Se braquant – l’homme est coléreux, ce qui n’est pas une exception là-bas – Mintoff va menacer de les remplacer par des médecins venus…de Roumanie et autres satellites soviétiques de l’Europe de l’Est. Tollé général et panique….L’image de Mintoff se dégrade, dans un climat de plus en plus houleux et tendu.  S’y ajoute, permanente, voire paroxystique, sa lutte contre la hiérarchie de l’Eglise catholique maltaise, incarnée par Mgr Michael Gonzi, surnommé « l’Archevêque de fer » , à la fois son ennemi public et intime. Les deux hommes auront passé leur vie à se combattre, alors même que tout avait commencé différemment : Michael Gonzi n’avait-il pas siégé au Parlement en tant que membre du Labour en 1921, âgé alors de 36 ans et pas encore prêtre ?. Mais, Mintoff, en 1921, était un enfant de 5 ans.   Ces deux hommes, de très petite taille, comme la grande majorité des Maltais, surtout à cette époque, menèrent l’un contre l’autre une lutte de géants. Déjà Premier Ministre de Malte en 1958, Dom Mintoff tentera de faire adopter par les Maltais l’intégration….au sein de la Grande Bretagne !!! C’est Mgr Gonzi, dont l’évêché avait été élevé  au rang d’archevêché par le Pape Pie XII, de ce fait particulièrement honoré à Malte, qui s’y est opposé victorieusement, refusant l’entrée de la petite île catholique dans le royaume anglican et surtout « antipapiste ». Mintoff ne digèrera jamais cet échec. Et Mgr Gonzi ne s’arrêtera pas là. Plus tard, dans une situation politique de plus en plus tendue, il frappera d’interdit tous les responsables socialistes maltais et ceux qui les soutiennent, notamment par voie de presse : ils seront privés des sacrements, des sépultures en terre consacrée….Le Concile Vatican II, tout autant que l’âge, va écarter Mgr Gonzi de la  vie publique maltaise . Son successeur sera bien entendu plus « consensuel ». Cela ne calmera pas les socialistes. Au décès de « l’archevêque de fer » en 1984, à l’âge de 99 ans, le « Malta News », organe du Labour, titrera «  Mort d’un Tyran ». Et Dom Mintoff lui-même, ayant cédé sa place la même année, reportera contre Laurence Gonzi, neveu du Prélat défunt et espoir du Parti nationaliste, sa vindicte contre Michael Gonzi.  Il faut dire que l’Assemblée nationale de Malte, à l’image du pays, est une « petite » assemblée, où l’on  s’interpelle directement doigt tendu vers l’adversaire, avec une grande violence verbale. C’est que les campagnes électorales, à Malte, et singulièrement du temps de Mintoff, ne sont pas des plus paisibles. Au cours de cette période, voies de fait, attaques de permanences, bagarres, apportent le trouble dans le pays. Un scandale qui pèsera lourd dans l’issue de la carrière publique de Dom Mintoff sera une élection législative remportée en nombre de voix par les opposants nationalises, mais ayant en fin de compte donné la majorité d’un siège aux socialistes par un tripatouillage de circonscriptions.

 

Dom Mintoff sera aussi en lutte contre son propre successeur au Labour, qu’il contraindra à provoquer des élections législatives anticipées. En 1998 , au cours ce cette campagne, il apostrophera en pleine Assemblée nationales Laurence Gonzi, pointant le doigt sur lui, et s’écriant : ‘pendant 30 ans, ton oncle m’a écarté de l’Eglise !! »  Sous l’apparent « folklore sud-méditerranée », cette invective, dans la bouche d’un ancien leader politique, âgé de 82 ans, apparaît en réalité comme un cri, à résonance pathétique.

 

Cet homme, adulé comme un envoyé du Ciel – j’ai vu à malte, pendant le séjour que j’y effectuai au printemps 1972  dans le cadre de ma thèse, Dom Mintoff représenté planant au-dessus de Malte et faisant pleuvoir une pluie de billets de banque sur son pays, affublé, tel un ange, d’une paire d’ailes – ou haï autant que redouté – mes cousines maltaises , durant le même séjour, l’appelaient «  ix- xitan », prononcer : « ich – chitane », à savoir, comme en arabe : « le Diable ».  a eu la carrière politique la plus longue de l’histoire de Malte, et sans doute de bien d’autres pays : leader du Labour durant 35 ans,  de 1949 à 1984,. Premier Ministre de 1955 à 1958, puis de 1971 à 1984… Il l’aura marqué à jamais de son empreinte.

 

Laurence Gonzi, l’actuel Premier Ministre, ne lui aura pas tenu rancune de cette longue lutte. Au contraire. Peut-être a-t-il perçu ce qui sous-tendait ce cri , que lui avait lancé Dom Mintoff en 1998. Il a donc fait en sorte que Mintoff ait des obsèques nationales. Mieux, des obsèques d’Etat.  Elles viennent de durer 2 jours de suite. Le cortège funèbre a parcouru toutes les localités, tous les lieux où Dom Mintoff avait vécu et agi. Chaque fois avec arrêt devant ces lieux, et devant les Permanences du Labour, mais aussi – c’est ça, Malte – avec chaque fois, station dans les églises paroissiales, le tout au milieu des applaudissements respectueux des foules, en au son des orchestres philarmoniques locaux. L’apothéose  s’est bien sûr déroulée à La Valette, le cercueil longuement exposé devant le Palais Présidentiel, ancien Palais des Grands Maîtres de l’Ordre de Malte, puis, au final Grand Messe solennelle en la co-cathédrale Saint-Jean, avant l’inhumation dans le plus grand cimetière de l’archipel, sur les pentes de la colline de  l’Addolorata . Là où, entre autres ancêtres, reposent mes arrière-grands-parents Dimech. Tous, et en premier, l’actuel leader du Labour, ont salué l’initiative  de Laurence Gonzi, et un vent d’unité nationale empreint d’esprit religieux vient de souffler sur Malte. L’hymne national a été entonné par la foule unanime, toutes opinions confondues. Or, il s’agit d’un texte écrit par un Religieux, grand poète maltais du début du XX ème siècle, Mgr Psaïla, connu sous son nom de plume de Dun Karm. Et son chant est un cantique adressé à Dieu, pour qu’il protège Malte, la terre bien aimée. 

 

Qui fut en définitive Dom Mintoff ? Sans doute, ni ange ni démon. Mais à coup sûr, un homme des années incandescentes du XX ème siècle. A l’opposé des dictatures anonymes d’aujourd’hui .A cet égard, il est et restera un Homme du Passé. Ce qualificatif, sous ma plume, n’a rien de péjoratif, loin s’en faut. Car, avec William Faulkner, le Passé n’est jamais mort, il n’est même pas le passé.

 

 

Pierre DIMECH

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