Petit musée de Pierre Dimech
Mgr Aquilina vient de nous quitter, peu de temps avant de boucler un siècle d’existence sur cette terre. La communauté « Pied-Noire » perd avec lui une de ses personnalités emblématiques, et, en son sein, les catholiques d’Algérie française, un de leurs pasteurs fidèles, où se retrouvent unis ses anciens paroissiens de Blida, Azazga, Jean-Bart, Rouïba, Boufarik, et bien sûr Alger, où, du 15 mai 1958, jour de l’ Ascension (et pour nous, de l’Espoir retrouvé) à un sinistre jour de 1967 ( où ne restaient plus alors que quelques centaines de paroissiens, « coopérants » compris, sur les 20.000 de notre temps, et 7 enfants au catéchisme sur les 200 qui le suivaient en 1962 ! ). il fut curé de la grande et belle paroisse St-Augustin, à qui se sont joints, au fil des années de l’autre côté de la mer, tous les repliés vivant à Marseille, de tous les coins d’Algérie, qui venaient le retrouver dans l’église du Sacré-Cœur, en quelque sorte devenue leur.
Des voix autorisées, au premier rang desquelles, celle de Mgr Ellul, diront tout ce que fut la vie de prêtre du Père Aquilina, élevé ces dernières années à la dignité de Prélat, lui octroyant le titre de « Monseigneur » que, dans son extrême – voire rude – modestie, le Chanoine Aquilina ne paraissait pas trop apprécier ; de fait, pour moi, il était toujours, et restera à jamais « le chanoine Aquilina, curé de St-Augustin d’Alger ».
Je voudrais simplement, à sa mémoire, égrener quelques souvenirs personnels .
Le chanoine Aquilina dans sa mission de Curé de Saint-Augustin à Alger.
Lorsque, au début des années 80, j’avais entrepris de rédiger une évocation de l’église St-Augustin, dont j’avais appris avec stupeur, un jour d’août 1972, qu’elle ne serait plus affectée au Culte, et dont j’aurais, broyé de chagrin, à constater de visu, au début de 1981, la démolition et la construction en ses lieux et places (sauf pour sa base, reconnaissable ) d’une énorme mosquée, j’ai tenu à ajouter à ma documentation personnelle les témoignages vivants du chanoine Chabanis, qui en était le vicaire au moment de mon catéchisme, et du chanoine Aquilina. Et je les ai enregistrés sur une petite cassette audio .
Tout cela est relaté dans mon article qui a paru dans le n° 32 de la revue « l’Algérianiste », de décembre 1985, pages 20 à 31, et que j’ai repris dans mon « si jamais je t’oublie, Algérie », de 1998, pages 185 à 201. En voir des extraits au bas de ce texte (1) .
Ma famille, et tout particulièrement mon père, était très liée au chanoine Aquilina. Mon père ne disait-il pas qu’il était un lointain cousin ? je n’ai pas pu vérifier…Il y a de quoi se perdre dans les ramifications entremêlées des familles maltaises ! En tous cas, au cours des années 70, j’avais eu l’occasion de retrouver le Père Aquilina à Paris, et même de déjeuner avec lui chez mes parents, en proche banlieue. J’avais été le chercher à la Madeleine, où il avait rencontré le Père Chabanis, et nous avions pris le métro ensemble. Nous n’étions pas passés inaperçus : en ces années là, un prêtre en soutane ( celle-ci toujours impeccable ; qui plus est, le Père Aquilina « portait bien ») dans le métro, ce n’était plus du tout courant !
Au début du repas de famille: le Père Aquilina et mon père; celui-ci dit "les Grâces", en un geste très sacerdotal...Il est vrai que mon père avait été au Petit Séminaire de St-Eugène ( Alger ), et qu' il était destiné à la prêtrise. le décès prématuré de ses parents avait fait que les aînés de la famille l'en avaient retiré et l'avaient mis au travail, pour que tous les enfants rapportent des sous ..".Le Premier Homme " n'est pas loin, dans cette dure réalité quotidienne
Aussi, lorsque, le 4 février 1983, mes parents fêtèrent leurs Noces d’or à Marseille, ce fut tout naturellement que la messe d’action de grâces fut célébrée par le chanoine Aquilina au Sacré-Cœur, suivie par un repas en famille, qu’il présida… Le temps avait passé depuis ce lundi 21 septembre 1959, où j’avais été trouver mon Curé de St-Augustin, à la sacristie, pour lui confier une situation personnelle douloureuse, pris en étau dans une « bataille de dames » dont l’une des protagonistes implacables n’était autre que ma mère…mais ceci est une autre histoire, n’est-ce pas ….
On le constatera. Une fois de plus. Le chanoine Aquilina a passé 46 ans de sa vie sacerdotale à Marseille, où je l’ai rencontré à maintes reprises ; j’ai le souvenir de lui également à Paris…Ce sont néanmoins les quelques années où il fut le curé de ma paroisse, officiant à mon église, entre 58 et 62, qui priment, et qui primeront de plus en plus au fur et à mesure que l’ Heure finale se rapprochera.
(1) extraits des textes cités ci-dessus :
« Depuis 1961, le Père Aquilina se trouvait seul, son vicaire, l’abbé Dahmar, ayant dû partir contre son gré après les Barricades de janvier 60 ( qu’il soit ici salué !). Ce fut un moment pénible pour le chanoine Aquilina…la vie à St-Augustin basculant, comme le reste de la Ville, dans une sorte de cauchemar surréaliste : ainsi, le sacristain Berger, petit, bougon et si populaire dans la paroisse, ancien résistant, marin qui avait gagné l’Angleterre, était devenu de plus en plus agité dans cette atmosphère de barrages, bouclages, ratissages, engendrés par la chasse à l’ OAS….Les images de l’autre guerre s’entrechoquaient avec ce qui arrivait de façon si imprévue, si injuste…Un samedi matin, raconte le chanoine Aquilina, le quartier fut cerné par les blindés, et des vagues de gardes-mobiles fouillèrent immeuble par immeuble, s’approchant de l’église. Soudain, le sacristain disparut, après avoir fermé les portes de Saint-Augustin. La journée passa, puis celle du dimanche : il demeurait introuvable. Ce n’est que le lundi matin, au moment de dire, seul, sa messe matinale, que le chanoine Aquilina, croyant halluciner, entendit un faible gémissement paraissant provenir…de l’autel même !!! Soudain, il réalisa, et se précipita derrière celui-ci, se souvenant qu’une trappe bouchait une minuscule cavité, située derrière le tabernacle. Il l’ouvrit : le sacristain était là, recroquevillé, tremblant, hagard. L’homme était devenu fou….
« Ce fut bientôt l’agonie de la paroisse, le départ massif des paroissiens, la dispersion de la chorale… Le 18 octobre 1962, des soudards de l’ ALN envahirent l’église, la dévalisèrent, saccagèrent les ornements, et la profanèrent par des souillures innommables…L’église fut alors fermée la plupart du temps. Le vénérable chanoine Rossano, qui était resté aux côtés de son curé, dut partir en 1963, après avoir été agressé à plusieurs reprises par des yaouleds, qui le bombardaient à coups de pierres. Mlle Gard ( la célèbre organiste ) subit une fois le même sort, et fut jetée à terre au moment où elle entrait dans l’église. Elle partit pour Nice…
En 1967, la rage au cœur, le chanoine Aquilina décida de partir. Il eut le courage et la dignité de refuser les postes que la hiérarchie lui proposait dans la nouvelle cathédrale, et il choisit l’exil ».