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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 19:20

MICHEL DEON : deux ou trois souvenirs personnels

 

Ce sont presque des souvenirs de jeunesse, en tous cas, de ceux qui remontent aux premières années de ma seconde vie, celle que le FATUM m'a fait commencer en venant de l'autre côté de la mer. Le nom de Déon ne m'était pas inconnu, mais ce n'était pas le romancier dont j'avais alors approché l'oeuvre, mais l'homme de conviction dans la mouvance royaliste et patriote. J'avais ainsi vu son nom dans la flamboyante revue « L'ESPRIT PUBLIC » qui avait ferraillé – à la Hussarde - contre le Général -Bourreau ( à ne pas confondre, SVP, avec le général Gouraud, soit dit un peu malicieusement pour mes jeunes lecteurs...S'il y en a ).

 

C'est ainsi que lors de mes déambulations parisiennes, qui donnèrent souvent une dimension poétique à mon exil, j'eus un jour – mais quand ? Je ne m'en souviens plus- mon premier livre de Michel Déon, en format de poche : « JE NE VEUX JAMAIS L'OUBLIER » . Sa lecture me plongea dans un esthétique bonheur qui, avec le recul d'un bon demi-siècle, fut centré sur une envoûtante Cité de Florence, souvenir aujourd'hui nimbé de brouillard doré, dans lequel se noie la trame de l'ouvrage, dont je ne sais plus rien. Plus rien, sauf une chose : son titre, ce titre qui m'a propulsé au-delà de la prose déjà élégante du romancier à ses débuts, me révélant à travers lui et par lui un poète qui allait susciter en moi un enthousiasme, que je garde intact au temps de ma « montée du soir », expression que j'emprunte à Déon. Ce poète ,ce fut, c'est Guillaume Apollinaire. En effet, ce « je ne veux jamais l'oublier » est le premier vers de la sixième strophe d' un poème figurant dans « ALCOOLS » débutant par « Voie lactée Ô sœur lumineuse » ( en pages 53 à 55 des Oeuvres poétiques d'Apollinaire, dans La Pléiade ). Voulez-vous vous embarquer en ma compagnie sur ce vaisseau de rêve piloté par Apollinaire, assisté de Déon ? Voici cette strophe :

« Je ne veux jamais l'oublier

Ma colombe, ma blanche rade

O marguerite exfoliée

Mon île au loin ma Désirade

Ma rose mon giroflier »

 

J'ajoute que, 3 strophes après, en tête d'une neuvième strophe, on trouve ce vers aussi impressionnant que lugubre :

« Malheur dieu pâle aux yeux d'ivoire.. »

Or, un autre roman de Déon, de la même époque, a pour titre : « LE DIEU PÂLE ». Tous deux figurent bien sûr dans la quinzaine de livres de Michel Déon qui sont dans ma bibliothèque .

 

Comme y figure également son ouvrage, paru en 2 parties (1955, puis 1960), dont j'ai l'édition globale, parue en 1967 : « TOUT L'AMOUR DU MONDE », sobrement qualifié de « récits », qui reprend , en tête, un poème d' Apollinaire, « Le chant d'amour », qui se termine par : « Il y a le chant de Tout l'amour du monde ».

 

Plus tard, j'appris, énoncé par une plume autorisée, que le poète préféré de Déon était Apollinaire. Je m'en serais douté !

 

Par contre, je réalise aujourd'hui seulement combien les prémisses de cette rencontre avec Michel Déon ont baigné dans un univers de poésie, sans doute en contre-point, voire en ligne de fuite, en ces années 60 qui ont suivi l'entrée en exil. Le thème de la Mer prend alors toute son importance affective, et même psychique, en tous cas sa résonance en moi. Surtout lorsqu'il s'agit de la Méditerranée. C'est à cette époque que je découvre l'oeuvre de Georges Séféris, dans laquelle je puise en les adaptant aisément des images élégiaques qui montrent que « la Grande Bleue » perpétue le destin des personnages d'Homère…

 

« Ici, nous avons jeté l'ancre pour réparer nos rames brisées... » écrit quelque part Séféris. Alors, comment aurais-je pu être surpris en découvrant à travers Déon, cette citation du même Séféris :

 

« Mais que cherchent-elles ces âmes à voyager ainsi

De port en port

Sur des coques pourries.. »

 

( « LES CAHIERS DE L' HERNE, DEON », p. 14 ).

 

Michel Déon, une fuite raisonnée autour du Monde, mais alors centrée sur la Grèce. Balisant une route insulaire. Je pourrais compléter : « d'une jetée l'autre »….Voilà qui préfigurait mon premier livre, celui que j'avais commencé sans l'écrire, et que je n'ai en réalité jamais terminé…

 

Et la Grèce fit son entrée dans ma bibliothèque, mais plus encore, dans ma tête et dans mes tripes, avec « LE BALCON DE SPETSAI » qui reste en moi, longtemps, longtemps, parce que la réalité a rejoint , non la fiction, mais le récit, et que les personnages de Déon qu'il meut en scène – je veux parler de ces Grecs de Spetsai – je les ai vus, je les ai rencontrés, et que j'ai même leurs visages dans mon album de souvenirs de 1971….

 

Mais, n'anticipons pas ! J'ai effectivement lu ce merveilleux récit vers la fin des années soixante, juste avant la découverte flamboyante des célèbres « PONEYS SAUVAGES », à leur parution en 1970.

 

Il ne peut être question d'évoquer ici ce roman qui, aux yeux de tout le monde de la littérature constitue « la marque » de Michel Déon, même si l'abondance de sa production littéraire, au sens le plus large du terme, ne peut être réduite à n'être que l'ombre de ce livre-culte – je songe au cas, que j'estime proche, de Jean Raspail, auteur prolifique, ouvert à bien des domaines d'inspiration, qui passe pourtant, au regard de la majorité des gens, pour n'être que « l'auteur du Camp des Saints ». Soit dit en passant, Déon et Raspail, de la même génération ( Raspail étant le « cadet » de 6 ans de Déon), amis, voire « complices » - gardons les bons souvenirs, telle cette émission pétillante d'esprit faite tous deux à Saint-Malo au salon des « Etonnants voyageurs »...au temps où cette manifestation littéraire et maritime n'était pas encore fermée aux « incorrects »- ont publié leurs romans-choc, qui leur collèrent ensuite à la peau, à à peine 3 ans de distance !

 

Dans l'esprit de cette chronique de souvenirs personnels, ces « Poneys sauvages » marquent un tournant. Des barrages politiques ont privé Michel Déon de la récompense littéraire suprême, mais ils ne pourront pas l'empêcher d'obtenir un « accessit » de choix sous la forme du « Prix Interallié ». La remise de ce Prix prestigieux donne alors lieu à un grand dîner-débat aux « Intellectuels Indépendants », au Palais de Chaillot, sous la présidence du dynamique Jean-François Chiappe. C'est pour le jeudi 4 février 1971. M. et moi y assistons, et comme, suite au « Balcon de Spetsai », renforcé par « Les poneys sauvages », nous avons déjà l'intention de nous rendre en Grèce au printemps, et y faire une halte de quelques jours dans cette île inconnue, nous arrivons avec nos livres, en vue d'une dédicace. La soirée va tenir ses promesses. L'ambiance est chaleureuse, voire euphorique. Il faut patienter dans une longue file d'attente, et puis vient notre tour. Un peu intimidé quand même, après lui a voir présenté les « Poneys », objet officiel de la soirée,et avoir obtenu une dédicace sans doute cent fois répétée j'exhibe soudain le « Balcon » en révélant d'un trait notre objectif : venir le voir chez lui, à Spetsai ! Alors, tout va très vite : Michel Déon lève son regard vers moi, puis vrille un œil perçant en direction de M. Et, se penchant sur la page de garde de notre livre, il écrit : « Pour Monsieur et Madame Pierre Dimech, cet itinéraire qu'ils vont bientôt suivre », signe et date. Tout en le remerciant, je découvre la dédicace, et le sang me monte à la tête : Déon vient d'entériner notre future visite ! En sortant du Palais de Chaillot, dans cette nuit d'hiver parisien qui soudain se fait douce, je cherche instinctivement la statue d'Athena.

 

Le 26 Mai, ce sera chose faite. Après le long prologue routier de Paris-Nice, où sont nos familles et où nous laisserons notre Isabelle chez ses grands-parents, ce sera la traversée initiatique de l'Italie, toujours par la route, l'embarquement à Brindisi, et enfin, la Grèce. La voiture sera laissée dans un garage à Athènes, avant l'embarquement pour les îles du golfe Saronique. Et enfin, Spetsai. J'ai écrit ce voyage. Je ne m'attarde donc pas.

Nous rendrons visite à Michel Déon à deux reprises, les 26 et 31 Mai. Nous parlerons de mille choses, avec l'Algérie en toile de fond. A travers « les Poneys sauvages », mais aussi « LA CAROTTE ET LE BÂTON » .

Et à travers ma propre expérience de Pied-Noir.. Je parlerai d'ailleurs de Jean Brune à Déon, qui l'a connu au moins dans le cadre des premiers numéros de « L'Esprit public ».

 

Richesse exceptionnelle de cette année 1971, je serai amené à parler à son tour de Michel Déon à Jean Brune, lors d'un dîner à la maison, dans notre perchoir au-dessus des Buttes-Chaumont, le samedi 18 septembre. En présence du Docteur Jean-Claude Pérez. Sans savoir que c'était la dernière fois que je voyais Jean Brune…

 

Quant à Michel Déon, une fois adressé mon récit de ce Voyage en Grèce de Mai 1971, j'échangerai avec lui quelques correspondances, en tournant cette fois mes regards vers l'Irlande, où le projet d'une nouvelle visite avait reçu son accord. Je lui avais aussi parlé de Malte, de ma découverte, de mes travaux, et finalement constatant avec lui qu'on en revenait toujours aux îles !!! Entre temps était venu le temps du « TAXI MAUVE » et des aventures du « JEUNE HOMME VERT » J'avais quand même un peu la nostalgie de la Lumière grecque...C'est peut-être cela qui me fit traîner dans la préparation effective d'un voyage en Irlande, dans le Comté de Galway… Je regrette maintenant, et trop tard, ce non-aboutissement. Surtout que nous allions partager, Déon et moi, cet invraisemblable « honneur » d'être des « vice-consuls » de Patagonie, sous la houlette de Jean Raspail !!! Mais, à l'époque, cet état n'était même pas dans notre imagination !…

 

Il reste que j'ai revu Michel Déon une dernière fois. Et ce fut à Paris. Lors de son élection à l' Académie Française,en 1978, il fut, comme il est de coutume, organisé une souscription pour l'acquisition de son épée d'Académicien. Et nous y participâmes. Le grand jour venu, une brillante réception réunit les souscripteurs, et l 'épée du nouvel « Immortel » nous fut présentée.

Michel Déon, avec une grande gentillesse, et une infinie courtoisie, eut un mot pour chacun. Il nous reconnut, et ce ne fut pas un pieux mensonge. En effet, nous parlâmes de nos enfants – lui, avait un garçon et une fille – et nous, une fille unique. On eut le temps de montrer des photos, et, très galant, Michel Déon nous déclara : « Plus tard, nous marierons notre Alexandre avec votre Isabelle... »

 

Est-il présomptueux, voire insensé, de penser que dans cette brillante assistance, nous avons sans doute été les seuls à recevoir de l'illustre écrivain et nouvel académicien, au nom de son fils, une « demande en mariage » anticipée pour notre fille, alors âgée….de 10 ans ? Demande qui, en l'occurrence, cadrerait tout à fait avec le feu d'artifices de l'imaginaire, véritable « Jeu du Roi » de l'univers patagon !!!

 

C'est ainsi que s'achève, comme un Conte de fées qui se serait perdu dans les nuages, l'évocation de mes souvenirs personnels mettant en scène Michel Déon.

 

Que l'Eternité lui soit douce !…..

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commentaires

Jerome 27/03/2018 07:54

"mes jeunes lecteurs...S'il y en a " En espérant en faire partie...tout est relatif ! En tout cas, un texte particulièrment beau et inspirant. Merci à vous Pierre. Jérôme.

Maïa 09/03/2017 23:33

Très beau partage et combien émouvant ! Merci !

Richard Spiteri 07/03/2017 08:09

C'est fort bien d'avoir assisté à la cérémonie de la création d'un Immortel. Exoérience unique.

Hélène 06/03/2017 11:03

Quel témoignage éclatant vous nous donnez à lire, nous donnant par là même des clés pour aborder l'oeuvre de Michel Déon (le lyrisme élégiaque, l'insularité qui rime avec singularité, etc...) . Je viens d'achever la relecture des Poneys Sauvages, oeuvre désenchantée des années d'après-guerre (trahison, lâcheté, perte de noblesse , etc) Hormis l'anticommunisme, l'anti-existentialisme, les révélations sur l'affaire Si Salah, Katyn, Aden, etc, qui, sur un plan politique, marquent le positionnement de Déon, je me pose la question suivante : sur le plan littéraire, qu'est-ce qui caractérise une "littérature de droite" (Chardonne, Morand, les Hussards, etc...) ?

maltalger 06/03/2017 12:06

Merci pour ce beau commentaire ! Plutôt que de faire une réponse lapidaire, inévitablement hâtive et superficielle, en raison du manque de place, je répondrai par la voie d'une petite mise à jour sur maltalger: ce sera pour bientôt, je l'espère !

Tulli 05/03/2017 22:19

Magnifico !
Je viens de lire ces souvenirs avec un grand plaisir cher Pierre !